L’occasion fait-elle le larron ?

Les criminologues environnementaux prennent très au sérieux l’adage : l’occasion fait le larron. Pour eux si les occasions de commettre un crime augmentent alors fatalement la criminalité augmentera. Imaginons par exemple qu’il n’y ait plus de contrôles dans les trains, que l’on puisse passer les barrières de péage d’autoroute sans payer, qu’il n’y ait plus de serrures aux portes, que l’on puisse se servir dans les bibliothèques sans avoir à enregistrer les livres qu’on emprunte, etc. Est-ce que vous pensez que ça va faire augmenter la fraude, les vols ou non ? Si vous pensez que oui alors vous aussi vous prenez au sérieux l’adage : l’occasion fait le larron.

Hé bien les criminologues classiques pensent que non ! Ils pensent que l’opportunité ne peut déterminer que le moment et le lieu où le crime se produit, pas s’il se produit. De leur point de vue, la question de savoir si un crime se produit dépend de la propension des délinquants à commettre un crime et que ces propensions déterminent seules le volume de la criminalité dans la société.

En fait, la criminalité est tout autant déterminée par les deux : les occasions physiques et sociales de commettre un crime et la propension des criminels à commettre un crime.

L’évolution des moyens de suicides en GB

Il est difficile de faire une expérience pour vérifier l’hypothèse que l’occasion fait le larron mais on peut étudier si elle se vérifie par le passé. Par exemple en examinant l’historie des moyens de se suicider en Angleterre. Le suicide n’est pas un crime, mais, comme beaucoup de crimes, il est généralement considéré comme profondément motivé. Hé bien on a découvert en Grande Bretagne des preuves que l’opportunité jouait un rôle important dans le fait de se suicider. Expliquons cela: pendant les années 50, environ la moitié des personnes qui se sont suicidées en Grande Bretagne ont utilisé du gaz domestique. A l’époque le gaz domestique était fabriqué avec du charbon, le monoxyde de carbone très abondant dans ce gaz le rendait extrêmement létal. Dans les années 1960, le gaz a commencé à être fabriqué à partir du pétrole au lieu de charbon. Le nouveau gaz contenait moins de monoxyde de carbone et donc était moins létal : le nombre de suicides au gaz a commencé à décliner. En 1968, seulement 20% des suicides l’étaient au gaz. Ensuite le gaz manufacturé a été remplacé par du gaz naturel de la mer du Nord. Le gaz naturel ne contient pas de monoxyde de carbone ou presque pas, il est presque impossible de l’utiliser pour se suicider. Au milieu des années 1970, moins de 1% des suicides au Royaume-Uni ont utilisé cette méthode.

Ce qui est surprenant, c’est que les autres méthodes de suicides n’ont pas remplacé le suicide au gaz. Entre 1958 et 1976, les suicides ont chuté de près de 30% en GB. Alors que le relatif déclin économique de la Grande Bretagne pendant cette période aurait pu faire augmenter le nombre de suicide comme il a augmenté dans les autres pays européens pendant la même période. Il se trouve que les gens ne se sont pas tournés en masse vers les autres méthodes de suicide simplement parce que ces autres méthodes étaient beaucoup moins faciles. Les surdoses de médicaments sont beaucoup moins mortelles que le monoxyde de carbone. Se pendre nécessite plus de connaissances ainsi que beaucoup de courage. Tout le monde n’a pas accès aux armes à feu, et celles-ci peuvent entraîner une horrible défiguration si on se rate. Le gaz domestique était facilement disponible dans les maisons. Il était hautement mortel et son effet était rapide et sans douleurs. Lorsque l’occasion de l’utiliser a disparu les suicides ont diminués. CQFD !

L’usage des armes à feu

Prenons un autre exemple : on a fait une comparaison, il y a quelques années entre les taux d’homicides aux États-Unis et en Angleterre – Pays de Galles. Pour 1980-1984, la période couverte par l’étude, le taux global d’homicides aux US était 8,5 fois plus grand qu’en Angleterre et au Pays de Galles réunis. Les taux d’homicides par arme à feu et d’homicides par arme de poing étaient respectivement 63 et 75 fois plus élevés aux US qu’en Angleterre – Pays de Galles. En Angleterre et Pays de Galles réunis, au cours de cette période (environ 50 millions de personnes), seuls 57 meurtres à l’arme de poing se sont produits. Aux États-Unis, avec une population d’environ 230 millions d’habitants (moins de cinq fois plus), 46 553 personnes au total ont été tués avec une arme de poing. On a eu tendance à l’époque à rejeter ces comparaisons parce que le taux de criminalité global aux États-Unis à cette période était généralement plus élevé qu’en Angleterre et au Pays de Galles. Cependant, au cours des 15 dernières années, les taux de criminalité des deux pays ont convergé de sorte qu’il n’y a plus eu guère de différence entre eux, à l’exception flagrante des homicides. Le taux de meurtres est encore beaucoup plus élevé aux US parce que beaucoup plus de gens dans ce pays possèdent des armes à feu, en particulier des armes de poing, qu’en Grande Bretagne. Même la police en Grande Bretagne ne porte pas systématiquement d’armes à feu ! Des résultats similaires, mais pas si frappants, ressortent de la comparaison des taux de meurtre aux États-Unis et au Canada, ces deux pays ayant des législations sur les armes à feu très différentes. Ensemble, ces comparaisons montrent que la disponibilité des armes à feu (une variable d’opportunité) joue un rôle causal important dans le meurtre.

Ces arguments ne signifient pas qu’il faille nier l’importance d’autres causes, telles que les troubles de la personnalité, les familles abusives ou autres facteurs. Mais comme en pratique on ne peut pas faire grand-chose pour changer la personnalité des gens, le taux de divorce ou la mauvaise parentalité, on peut, par contre, modifier les situations criminogènes dans lesquelles ils se trouvent. Et donc se tourner vers des moyens pratiques et pragmatiques de limiter la délinquance.