Journal de confinement (jour 3)

Le Croë, la ria du Conquet (29) à marée basse

Je ne regarde plus les chaînes d’info. Je ne supporte plus ce défilé d’invités non médecins qui ont un avis sur tout. Le seul signal sur le virus vient des médecins et des scientifiques, le reste c’est du bruit et du bruit nocif. Je ne supporte plus les malveillants, les malfaisants, les « moi je », les « le problème c’est », restez chez vous et fermez là.

Un autre gardien de phare que j’ai connu c’est Jean-Pierre Abraham. C’était aussi un écrivain talentueux qui a publié quelques livres (comme Armen, son journal de gardien de phare au phare d’Armen au large de l’île de Sein) et surtout c’est lui le rédacteur anonyme du cours de navigation des Glénans (pour les premières éditions de ce qu’on appelle la Bible des Glénans).

Les îles des Glénans forment un petit archipel au large de Concarneau. L’île principale le Loch est habitée une partie de l’année, les autres îles hébergent en saison le Club nautique des Glénans. Les conditions de vie y étaient assez rudes et, bien que les stages ne soient pas donnés, il y régnait une éthique de vie qui peut-être résumée par le dicton (bien souvent répété par les encadrants) : « tu as payé pour en chier, tu vas en avoir pour ton argent ».

Pour donner une idée de la vie dans les stages « aux îles » comme on disait il faut dire qu’une partie des stagiaires étaient logés dans des tentes dortoirs (seuls les stagiaires sur l’île Cigogne et ceux de Penfret Village disposaient de dortoirs en dur). Il n’y avait que l’eau de pluie pour se laver et faire la cuisine (autant dire que l’eau était très rationnée), pour la boisson du cidre arrivait en tonneaux jetés à la mer devant la plage par les bateaux de ravitaillement dits « les Liaisons ». Les tonneaux de cidre étaient repêchés et montés jusqu’au camp par une corvée de stagiaires désignés à cette tâche. Il faut dire que des corvées il y en avait beaucoup : le camp était divisé en bordées, deux jours par bordées étaient consacrés à la cuisine et à la vaisselle (je vous jure que faire la vaisselle pour une centaine de personnes, en plein air et la nuit (froide et ventée) est une expérience inoubliable); un jour était consacré aux « grands travaux » d’entretien de l’île (une légende disait que les grands travaux en question consistaient à remettre à sa place initiale un tas de cailloux que le stage précédent avait déjà déplacé de sa position initiale); les latrines étaient de petites cabanes en bois stabilisées par des haubans (beaucoup de vent) percées d’un trou au sol et posées sur une fosse creusée dans le sable de l’île et sans portes mais avec vue sur la mer (on appelait ces cabanes des Cunégondes et la première tâche d’un stage arrivant était de creuser de nouvelles fosses, reboucher les fosses précédentes et déplacer les Cunégondes du stage précédent sur les nouvelles fosses); enfin un jour était consacré au « quart de sécurité » qui consistait à surveiller toutes les opérations de navigation de l’île et à aller vider les ordures bio-dégradables au large (à la rame bien sûr).

Nonobstant ces petits défauts, on apprenait sérieusement à naviguer aux Glénans, et aussi on apprenait la vie en réclusion sur un bateau avec les autres (l’enfer c’est les autres).

Et donc c’est aux Glénans en 1974 que j’ai fait la connaissance de Jean-Pierre Abraham. Il était mon chef de stage. C’était un grand type sec aux cheveux ras qui n’avait aucun, mais absolument aucun, sens de l’humour. Je crois que je l’avais impressionné puisqu’il avait dit de moi que j’étais « la personne la moins apte à l’effort qui lui avait été donné de rencontrer ». Un cossard inapte comme moi il n’en avait jamais vu. Il faut dire qu’à cette époque j’étais profondément allergique à toute autorité et que je trouvais les méthodes de l’encadrement proches du fascisme, ce qui m’entraînait à en faire le moins possible et à les mépriser (l’encadrement) hautement. J’étais un petit con, en deux mots. Plus tard j’ai lu les oeuvres de Jean-Pierre Abraham et j’ai apprécié sa prose quoique en la trouvant assez emmerdante au bout d’un moment.

Journal de confinement (jour 2)

Ma rue en période de confinement

J’ai connu un gars qui était gardien de phare : François Jouas-Poutrel. Il était gardien aux Roches-Douvres, un phare loin de tout entre Bréhat et Guernesey. Il m’a raconté qu’au phare il fallait tout faire avec lenteur et application : le nettoyage (constant), la cuisine, la pêche, l’observation de l’océan, les travaux de peinture, les relevés météo, les vacations radio avec le continent, la surveillance et le maintien en bon état de marche du phare et de la lentille. Le mieux était d’éviter les conversations pouvant être polémique avec le partenaire au phare (ils étaient toujours deux). Il passait, paraît-il, des heures à contempler la mer, à noter le passage des bateaux au loin, à observer les menus changements d’aspect de la surface de l’océan. En plus François est peintre et dessinateur et il passait beaucoup de temps à peindre. Et ce, pendant quinze jours de rang (au moins, en cas de mauvais temps il arrivait qu’ils ne puissent pas être relayés à l’issue de leur garde).

En ce moment nous ferions bien d’appliquer les pratiques des gardiens de phare.

Finalement, je n’ai pas eu à sortir pour acheter du pain, j’ai un boulanger qui passe en camionnette en vendre chaque jour, devant chez moi !

Ce matin il y avait beaucoup de circulation sur la quatre-voies, sur la rive gauche de la Maine. Mais mon quartier est bien calme.

Ne nous faisons pas d’illusion, à mon avis le confinement est là pour durer bien plus qu’une quinzaine de jours. Ce que la plupart d’entre nous n’ont probablement pas encore réalisé est que l’épidémie ne va pas se calmer en quinze jours, il va falloir au moins un mois pour constater les premiers résultats et probablement deux autres mois pour fléchir franchement. Il est largement admis que chaque pays doit « aplatir la courbe »: c’est à dire imposer que nous ayons le moins de contacts possibles pour ralentir la propagation du virus afin que le nombre de personnes malades à la fois ne cause pas la saturation du système de santé et que nous ayons moins de mortalité par défaut de soins. Mais aussi il est admis que la pandémie doit durer, à un faible niveau, jusqu’à ce que suffisamment de personnes aient eu le temps de contacter le virus et d’en être guéri ou qu’il y ait un vaccin. C’est ainsi qu’on construira une immunité de masse qui nous protégera du virus. Le confinement permettra d’aplatir la courbe et d’éviter des morts, mais il ralentira la constitution de l’immunité de masse. Donc le confinement va durer, à mon avis jusqu’à l’été, autant s’y préparer.